La Manche, dernière barrière naturelle à franchir pour les exilé·es qui rêvent d’Angleterre

Le littoral Nord français voit depuis des années un afflux constant de personnes exilées cherchant à rejoindre l’Angleterre, ne pouvant le faire légalement. Les 33 kilomètres de mer qui séparent la France du Royaume-Uni forment une barrière naturelle difficilement franchissable, poussant ces personnes à stationner dans le Calaisis, marquant tant le lieu que ses habitant·es.

 Comme toutes les plages du littoral Nord français, celle de Marck, commune limitrophe de Calais dans le Pas-de-Calais, porte les stigmates de la question migratoire dans la région. La marée ramène incessamment des constellations de preuves de tentatives de traversée sur de petites embarcations. Habitant·es ou touristes, les promeneurs·euses sont habitué·es à les trouver, non sans indifférence, au gré des balades. Ici une veste enfoncée dans le sable avec un téléphone, une batterie portable et du tabac dans ses poches que l’on imagine avoir appartenu à un·e exilé·e. Là, une lampe emballée dans un sachet plastique pour la protéger de l’eau durant la traversée.

On trouve également des chaussures, des sacs ou des bouts de bateau. Tout cela sans compter également d’énormes trous, au milieu des dunes, trahissant la présence passée de bateaux cachés sous le sable, probablement enfouis en pleine nuit par des passeurs, dans l’attente des conditions idéales pour partir.

Sur la plage de Marck (62), des trous laisse comprendre que des bateaux étaient enterrés ici par des passeurs·eusses en attendant la tentative de traverser © Sébastien Allec

« Ici, on trouve des bateaux sur la plage toutes les semaines » explique Michel Rambour, un calaisien possédant une cabane de chasse à deux pas de la plage. « Parfois les passeurs·euses viennent la nuit pour enterrer les bateaux, parfois ils et elles les amènent en même temps que les migrant·es qui vont tenter la traversée » ajoute-t-il. Pour les empêcher, la police contrôle régulièrement la zone. « Je ne les vois plus depuis mercredi dernier, mais avant ça il y avait les CRS ici tous les jours », explique-t-il. Le chauffeur poids-lourds à la retraite emploie le terme de « malheureux·ses » lorsqu’il parle des exilé·es.

La ruée vers l’eau

Il faut dire que la traversée en bateau est devenue le meilleur moyen pour les exilé·es de franchir la Manche. Avec la pandémie de Coronavirus et le Brexit, le nombre de camions empruntant le Ferry ou le Shuttle s’est considérablement réduit : moins 21% selon les chiffres dévoilés en 2020 par Gentlink, l’opérateur du tunnel sous la manche. À cela il faut ajouter les mesures de contrôle sans cesse renforcées au fil des années. « Il y a des détecteurs de battement de cœur ou de chaleur et des chiens à l’entrée de l’Eurotunnel. Il y a aussi environ 350 CRS déployé·es à Calais pour lutter contre la présence des personnes étrangères », explique Juliette Delaplace, chargée de mission du Secours Catholique auprès des personnes exilées à Calais. 

Selon elle, le renforcement de ces mesures de contrôle rend les tentatives de traversée de plus en plus dangereuses. « Comment peut-on échapper à des détecteurs de battement de cœur ou de chaleur humaine ? En allant dans des camions frigorifiques par exemple, ce qui est extrêmement dangereux », déplore-t-elle. « Le gouvernement cherche à décourager les exilé·es de tenter la traversée. Mais la réalité c’est que s’ils sont là, c’est par envie de rejoindre l’Angleterre, et ils tenteront quoiqu’il arrive, même au péril de leur vie », ajoute-t-elle. En 2019, 39 vietnamien·es avaient été retrouvé·es morts en Angleterre, dans la remorque d’un camion réfrigéré, après y être grimpé·es en France. 

Barrières à l’entrée de l’Eurotunnel pour empêcher les exilé·es de traverser la frontière © Sébastien Allec
Plus de 50% de réussite

« Ce soir je vais en Angleterre ! » s’exclame une exilée iranienne au campement de réfugié·es de Grande-Synthe dans la banlieue de Dunkerque. Si elle semble si sûre d’elle et ne pas avoir peur, c’est qu’elle tente la traversée en bateau, ce qui lui offre une plus grande probabilité de succès que par camion. 

Selon la Préfecture Maritime de la Manche et la Mer du Nord (PREMAR), 9 551 personnes ont tenté de traverser la Manche en 2020, soit quatre fois plus qu’en 2019, sur au moins 868 embarcations. La PREMAR ne comptant que les interventions en mer, il faut se référer aux chiffres de la Préfecture du Pas-de-Calais qui prennent également en compte les tentatives avortées en raison de l’intervention par les forces de l’ordre sur les côtes, ainsi que les embarcations trouvées en Angleterre. Selon elle, 575 embarcations ont été interceptées en France et 641 sont parvenues en Angleterre. Malgré les plus de 50% de tentatives de réussite, la traversée reste dangereuse. La PREMAR comptabilise au moins six décès et trois disparitions en mer en 2020.

Au port de plaisance de Dunkerque (59), les marins trouvent la tentative de traverser sur de si petits bateaux est suicidaire tant les risques sont élevés. « La Manche est une véritable autoroute pour bateau. Plus de 25% du trafic maritime mondial se trouve constamment en ces eaux », explique Thomas Cardon, moniteur municipal de voile dans la cité portuaire. « Si vous tentez de traverser, vous vous dites : “ok on va passer après ce gros bateau rouge”. La vérité c’est que le temps que vous arriviez jusque-là, cinq autres bateaux sont passés et chacun d’eux peut vous faire chavirer. Les embarcations sont trop petites pour être repérées par leur radar », poursuit-il. 

Zodiak (au centre en noir) sur lequel 7 exilé·es ont été intercepté·es par les forces de l’ordre alors qu’ils et elles tentaient une traversée. Selon les plaisanciers·ères de Dunkerque (59), une traversée sur ce type de bateau est possible bien que très dangereuse. Toute tentative sur une embarcation plus petite serait « du suicide » © Sébastien Allec
Des histoires sordides

Les marins de Dunkerque sont également coutumiers des histoires tragiques de tentatives de traversée. « Je sais d’une source sûre qu’une fois, des migrant·es ont jeté une femme et un enfant à la mer pour que le navire de gendarmerie qui les poursuivait parte à leur rescousse plutôt que de les intercepter », raconte un plaisancier qui souhaite rester anonyme. « Une de mes connaissances est sauveteur pour la SNSM, une nuit ils sont allés secourir un bateau. Une femme à bord lui a tendu son bébé en lui disant qu’il était malade. Lorsqu’il l’a pris, le bébé était gelé et mort depuis des heures », raconte Thomas Cardon en frissonnant. 

Les marins dunkerquois sont également coutumiers des vols de bateaux. « Je me suis fait voler mon annexe (petit bateau servant à joindre les plus gros mouillés au large) », explique Christophe Martin*, un plaisancier local. « On a reçu l’ordre d’enchainer les moteurs et de rentrer dans le hangar toutes nos voiles », décrit également Thomas Cardon. 

Des vols de plus en plus loin

Même avec l’argent que rapportent les réseaux de passage, les passeurs n’achètent jamais directement les embarcations. « Pour tout achat il faut faire immatriculer le bateau », explique derrière son comptoir Frédéric Quennesen, le propriétaire du seul magasin de bateaux calaisien. L’installation de caméra et la mise à l’abri des moteurs ont fait drastiquement baisser les tentatives de vol dans son magasin. « Ils vont de plus en plus loin. Pas plus tard que cette semaine, la base nautique de l’étang d’Adres à 30km d’ici s’est fait voler deux moteurs. J’ai même entendu qu’il y a des vols jusqu’en Bretagne maintenant », explique le marchand. 

Dès lors, le marchand n’a plus beaucoup affaire aux exilé·es. « En moyenne j’en ai un une fois par semaine qui vient m’acheter un gilet de sauvetage ou une poire (pièce de moteur de bateau). Par contre à Dunkerque c’est tous les jours. Le gérant du magasin de là-bas me l’a encore dit récemment au téléphone », explique Frédéric Quennesen.

Entre 2000 et 20 000 dollars la traversée

Si le vendeur de bateau calaisien côtoie moins d’exilé·es, cela s’explique par la différence de nationalité entre Calais et Grande-Synthe. « Ici vivent principalement des iranien·nes, des irakien·nes et des vietnamien·nes », explique Arnaud Gabillat, le coordinateur d’Utopia 56, une association venant en aide aux personnes exilées, à Grande-Synthe. « À Calais on trouve plus de Soudanais·es, d’Erythréen·nes et d’Afghan·es, des populations avec moins de ressources financières et qui tentent donc “gratuitement” la traversée en camion. Un passage en bateau coûte entre 2 000 et 20 000 dollars suivant votre lien avec les passeurs. Typiquement, si vous êtes homosexuel·le, chrétien·ne et d’une autre nationalité que les passeurs, vous payez le prix fort », explique-t-il. 

« Si vous n’avez pas d’argent pour la traversée, vous avez trois options : vendre votre corps, vendre de la drogue, ou intégrer un réseau de passeurs. Il faut également savoir qu’ici, une femme seule se fait violer en moyenne tous les deux jours »

Arnaud Gabillat, coordinateur d’Utopia 56 à Grande-Synthe (59)

Une différence de traitement entre les potentiels « clients », qui symbolise les conditions extrêmes dans lesquels les exilés survivent dans le calaisis. « Si vous n’avez pas d’argent pour la traversée, vous avez trois options : vendre votre corps, vendre de la drogue, ou intégrer un réseau de passeurs. Il faut également savoir qu’ici, une femme seule se fait violer en moyenne tous les deux jours », poursuit Arnaud Gabillat

Avec son association et une dizaine d’autres, ils tentent d’apporter de l’aide aux exilé·es régulièrement expulsé·es de leurs campements par les forces de l’ordre en leur apportant nourritures, vêtements, tentes et autres objets ou services comme un soutien juridique. « Le gouvernement mène une véritable opération de harcèlement pour dissuader les exilé·es devenir ici avec des expulsions fréquentes. La vérité c’est que s’ils arrivent ici, alors que beaucoup n’y arrivent même pas, tous ont pour seul objectif de rejoindre l’Angleterre ! Nous, associations et collectifs, ce que l’on demande c’est l’ouverture de lieux d’hébergement d’urgence sur la côte pour loger dignement tous les exilé·es et surtout l’instauration d’un passage humanitaire, afin que chaque exilé·e puisse joindre le Royaume-Uni s’il le souhaite. » 

Un message qui ne semble pas la priorité des gouvernements français et britannique. En quittant l’Union Européenne, le Royaume-Uni s’est déliés les mains sur la question migratoire. Dès lors la nouvelle politique étrangère vise principalement à accueillir légalement des travailleur·ses hautement qualifié·es. Une politique qui ne concerne pas les exilé·es du Calaisis. L’immense majorité d’entre eux ne possèdent plus de papiers d’identité.

Sébastien Allec 

*Le nom a été modifié 

Dans cette région : Lille, Calais