Sylvothérapie : « On est loin du délire “je vais parler à un arbre” ! »

Sylvie Pallot, sylvothérapeute guide une adepte qui embrasse un arbre, lors d’un bain de forêt à Volvic (63).

S’apaiser, déstresser, vivre mieux et plus longtemps en renouant avec la nature et la forêt, c’est la promesse de la sylvothérapie. Populaire au Japon, cette pratique ancestrale s’exporte, notamment en Auvergne. Des accompagnateur.ices y proposent des « bains de forêt ».

Penchée sur un frêne, front contre l’écorce, Sylvie Pallot a les yeux clos. Elle est « en connexion » avec l’arbre, concentrée sur l’énergie qu’elle dit sentir circuler en lui. Mains posées sur le tronc, elle respire l’odeur de la sève et de la forêt de Volvic, au cœur de l’Auvergne. « Je pourrais rester comme ça des heures » sourit-elle, après avoir remercié l’arbre.

Sylvie Pallot s’est réorientée vers la sophrologie avant de suivre une formation en sylvothérapie en 2019. Depuis, elle accompagne des groupes dans les forêts auvergnates. Cette ancienne journaliste leur propose de se reconnecter à eux-mêmes, à travers la nature et la pratique des « bains de forêt ». « C’est une balade en conscience et méditative. L’objectif est de cheminer au milieu des arbres, pour profiter de tous leurs bienfaits. » « Sylvo » pour la forêt, « thérapie » pour le bien-être et la guérison. Selon cette approche, les arbres peuvent soigner les femmes et les hommes.

« Soigner » par le bain de forêt

Pour Sylvie, cette discipline est loin d’être ésotérique. Elle et ses collègues en veulent pour preuve l’ancienneté d’une pratique ancestrale, répandue notamment au Japon. La sylvothérapie y est reconnue comme traitement médical depuis 1982. En France, c’est le forestier Georges Plaisance, qui l’a théorisée dès 1985, dans son livre Guide pratique de sylvothérapie. Plus récemment, des professionnels de santé, parmi lesquels le Dr Qing Li, ont affirmé pouvoir prouver les nombreuses vertus des bains de forêt. Selon ce médecin japonais, ils seraient bénéfiques pour l’activité cérébrale, le système nerveux, mais aussi le système immunitaire et l’espérance de vie. Les phytoncides, des molécules émises par les arbres, souvent odorantes, auraient une action bénéfique sur le système nerveux humain, rendant les promeneurs plus détendus. Les bruits de la forêt, le spectre chromatique réduit du fait du filtre des feuillages, la meilleure qualité de l’air forestier et le nombre majoritaire d’ions négatifs dans l’air seraient autant de facteurs bienfaisants pour la santé humaine.

Sylvie Pallot est sylvothérapeute et sophrologue depuis deux ans. Elle guide des groupes dans des “bains de forêt” en Auvergne. CRÉDITS : Adrien Maumy, 11 mai 2021

« Il est évident qu’on constate des effets psychologiques et physiologiques interpellant liés aux bains de forêts. », confirme Christian Barthod, ancien ingénieur des Ponts, des Eaux et des Forêts. Il a co-dirigé en 2018 un numéro de la revue Forestière Française avec Santé Publique, consacrée au lien entre nature et santé humaine. Plus prudents que le Dr Qing Li, les contributeur·rices de la revue soulignent tou·tes l’impact positif de l’immersion en forêt et des activités de plein air, mais déplorent le manque d’études et de données probantes sur l’aspect psychologique et social.

Bernard Almeras, cadre de l’ONF, est à l’origine de la création du premier sylvatorium d’Europe. Son idée : expliquer à tous les apports bénéfiques de la forêt sur la santé humaine, via un sentier introductif à la sylvothérapie. CRÉDITS : Lucile Pascanet, 12 mai 2021

Le premier “sylvatorium” d’Europe

« Les médecins prescrivaient aux curistes des balades en forêt au début du XXème siècle. On a seulement réactualisé leurs préconisations, cent ans plus tard ! », s’amuse Bernard Almeras. Cadre de l’Office National des Forêts (ONF), il est à l’origine du premier sentier d’initiation à la sylvothérapie en Europe, un « sylvatorium », dans la forêt centenaire de la ville thermale du Mont-Dore (Puy-de-Dôme). En collaboration avec la mairie et la région, le projet a été pensé avec des médecins, une sylvothérapeute, mais aussi des chercheur·ses. « On a fait appel à l’Institut National de la Recherche Agronomique, le Laboratoire de Météorologie Physique de Clermont-Ferrand et l’entreprise Elcowa, développe Bernard Almeras, pour réaliser des mesures et prouver scientifiquement les bases du forestier Georges Plaisance.» Réalisé en un an, le sentier est accessible à tous depuis l’été 2019.

Une promeneuse lit le panneau explicatif sur le premier sylvatorium d’Europe, au Mont-Dore (63). Conçu comme une introduction à la sylvothérapie, il indique la marche à suivre pour profiter au mieux des bienfaits de la forêt sur le corps et l’esprit. CRÉDITS : Lucile Pascanet, 15 mai 2021

Longue d’un kilomètre, la balade compte cinq « stations », chacune centrée sur un sens. « Il fallait que les visiteur·ses s’arrêtent, qu’ils·elles se relâchent. Où sont-ils·elles les plus détendu·es ? Dans leur bain ! J’ai imaginé des baignoires de type spas finlandais, mais sans eau. On a poussé l’idée de bain de forêt jusqu’au bout ! », explique Bernard Almeras, sourire aux lèvres, en cheminant entre hêtres et sapins auvergnats. Les promeneur·ses sont invité·es à marcher lentement et s’arrêter pour s’asseoir ou s’allonger dans les baignoires de bois non-traité. Des panneaux explicatifs décrivent les bienfaits de la forêt, mais aussi la marche à suivre pour profiter pleinement de l’expérience.

Au sylvatorium du Mont-Dore, on prend le temps de ressentir

« Je n’avais pas ressenti cet apaisement depuis longtemps », murmure Audrey Imbert. Allongée sur un transat de bois, la jeune femme de 24 ans vient de respirer pendant dix minutes les odeurs de la forêt. Les sapins sont nombreux, des effluves citronnées emplissent l’air. Ce sont des terpènes, des huiles essentielles réputées bénéfiques pour le système nerveux. Sportive, en bonne santé, la jeune femme est venue par curiosité, avec une amie. Originaire de Clermont-Ferrand, elle a fait une heure de voiture jusqu’aux monts du Sancy pour découvrir le sentier, et mieux comprendre la forêt et ses effets.

Audrey Imbert, clermontoise de 24 ans, enlace un sapin sur le sentier sylvatique du Mont-Dore. Elle est venue au sylvatorium par curiosité avec une amie. CRÉDITS : Lucile Pascanet, 14 mai 2021

Deux stations plus loin, elle embrasse un immense sapin trônant dans une baignoire de bois. Bras enserrant le tronc, joue collée à l’écorce, elle ferme les yeux. Un rayon de soleil filtre entre les arbres et éclaire son visage. « Je ne l’aurais peut-être pas fait dans un autre cadre, mais j’ai adoré l’expérience. J’ai ressenti une grande sérénité » confie Audrey Imbert. Elle déclare qu’elle retentera l’expérience, seule, pendant ses futures randonnées.

« L’objectif de ce sentier n’est pas de guérir des gens. On n’est pas à Lourdes ici ! On explique simplement les bienfaits de la sylvothérapie, c’est une initiation au bain de forêt », souligne Bernard Almeras, le cadre de l’ONF. « Pour aller plus loin, il faut se tourner vers un·e sylvothérapeute. »

Le bain de forêt comme levier écologique

Traverser la forêt et se laisser traverser par elle, c’est l’objectif que poursuit Céline Montero, qui explique exercer l’activité d’« éco-facilitatrice », formée à la sylvothérapie – une discipline dont se revendiquent de plus en plus de praticiennes et praticiens, mais qui n’est pas reconnue par la communauté scientifique. Elle a suivi et contribué au projet du sylvatorium du Mont-Dore. Elle voit les bains de forêt comme une manière de transformer le rapport à la nature des participant·es. « C’est un levier essentiel dans la situation écologique actuelle », explique cette ancienne animatrice nature. « On passe d’une vision “ressourciste”, où la nature et l’homme sont séparés, où l’homme prend à la nature, à une vision écosystémique. Lors d’un bain de forêt, on donne à vivre d’être la nature, et pas seulement d’être dans la nature. »

Céline Montero, éco-facilitatrice, a collaboré avec l’équipe du sylvatorium sur l’aspect sylvothérapie. Elle organise des bains de forêts dans un objectif de transformation et de sensibilisation écologique. CRÉDITS : Lucile Pascanet, 12 mai 2021

La professionnelle crée un cadre bienfaisant dans lequel les participant·e·s peuvent lâcher prise. « On est loin du délire “je vais parler à un arbre” ! » rigole Céline Montero, sous la capuche de son Kway rose. « L’idée est de laisser tomber le mental. »

« Lors d’un bain de forêt, on donne à vivre d’être la nature, et pas seulement d’être dans la nature. »

Accroupie dans la forêt de Volvic, Sylvie Pallot fait glisser entre ses doigts les tiges d’une fougère. Pendant trois heures, les participant·es des bains de forêt suivent sa voix et ses consignes. « C’est une expérience très différente d’un footing en nature,  les écouteurs dans les oreilles », murmure Sylvie Pallot, le regard perdu dans les feuilles.« Les joggeur·ses aiment le support technique de la nature. Dans un bain de forêt, elle est bien plus que ça. »

Au cœur du bois, les participant·es sont chacun·e leur tour guide et guidé·e, yeux fermés, entre les arbres. Un exercice de confiance, qui permet aussi de se concentrer sur ses sensations. Les bruits des feuilles, des oiseaux, du vent entre les cimes, les effluves de la sève des arbres, l’écorce rugueuse contre la pulpe des doigts, le piquant des tiges de genêts, la douceur des pétales d’une fleur. Plus loin, l’accompagnatrice extrait une sorte de longue vue de son sac à dos, pour observer tous les détails de la forêt, les couleurs, les essences, un par un. « Prenez le temps de faire votre propre cadrage, voyez les choses que vous ne voyez pas en vous baladant, observez les couleurs », conseille Sylvie Pallot, en touchant délicatement une fleur blanche.

Sylvie Pallot, sylvothérapeute, touche une fleur lors d’un exercice du bain de forêt, à Volvic (Puy-de-Dôme), le 11 mai 2021. CRÉDITS : Lucile Pascanet

« C’est comme entrer en méditation », estime Bernard Charbonnier Coste. Conducteur de train à la retraite, il a participé à deux bains de forêt encadrés par la sylvothérapeute. Ce grand amateur de randonnée s’est senti ressourcé après ces heures passées entre les arbres. « Je me suis senti bien, en proximité avec la nature. Après tout, nous en venons, et on y retourne ! » rigole-t-il. Laurence Michel, 62 ans, s’est sentie changée après ces expériences. « Je suis plus attentive à ce qui m’entoure lors de mes ballades », déclare cette ancienne membre de l’administration pénitentiaire. « J’essaye de m’imprégner et de pratiquer la sylvothérapie seule, même si j’ai encore besoin d’un·e guide. »

Une pratique en pleine expansion

Selon les chiffres de la toute jeune Fédération Francophone de Sylvothérapie (elle a été créé juste avant le premier confinement en 2020), une quarantaine de personnes exercent cette activité dans l’hexagone. Leur nombre est en forte augmentation ces dernières années. Pour adhérer à la Fédération, les professionnel·les doivent attester d’une formation de sylvothérapie dispensée par un·e praticien·ne en présentiel de plus de 5 jours (35h minimum), ou d’au moins cinq ans de pratique régulière sur le terrain. Elles et ils facturent ensuite le bain de forêt entre 15 euros pour une balade d’une heure et plus de 300 euros pour un week-end en immersion. « Il faut faire attention aux dérives. On ne peut pas emmener n’importe qui n’importe où », souligne Céline Montero. Elle-même ne se considère pas comme une thérapeute, mais plutôt comme une accompagnatrice. « Je n’ai pas la prétention de soigner les participant·es. Je ne veux pas être une imposteuse », explique-t-elle.

La forêt sectionnale du Mont-Dore accueille le premier sentier sylvatique d’Europe. Elle a été choisie pour la richesse de ses essences et pour sa proximité avec les thermes du Mont-Dore. CRÉDITS : Lucile Pascanet, 12 mai 2021

Selon un sondage OpinionWay, en 2015, 96 % des Français·es considéraient la nature comme un lieu de bien-être et de ressourcement. Au Mont-Dore, le spa forestier attire plus de 150 visiteur·ses par jour durant la haute saison. Couronné de succès, le projet a fait des petits : au moins deux nouveaux sylvatoriums sont en projet sous l’égide l’ONF en France.

Lucile Pascanet